L'apport de la jurisprudence du Conseil d'Etat au droit de l"urbanisme libanais (2025)

L'apport de la jurisprudence du Conseil d'Etat au droit de l'urbanisme libanais

Mémoire de fin de cycle rédigé par Wassim El Kallab en Master 2 en Droit public approfondi et des affaires de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth (Liban)
Année universitaire 2024, sous la direction de Monsieur Frédéric Rolin, Professeur de Droit public.
 
Prix de mémoire ex-aequo

 

Ce mémoire analyse le rôle central de la jurisprudence du Conseil d’État libanais dans la construction et la mise en cohérence du droit de l’urbanisme au Liban. Face à une législation souvent datée, lacunaire et marquée par l’inertie des pouvoirs législatifs et réglementaires, le juge administratif s’est souvent imposé comme un acteur central, palliant les carences des textes et corrigeant les excès de l’Administration. Loin de se limiter à une simple application de la loi, sa jurisprudence constitue une source de droit vive et pragmatique qui façonne le droit de la planification, de l’aménagement et de l’autorisation urbaine. Le mémoire démontre comment le juge, par touches successives, équilibre les impératifs d’intérêt général avec la protection du droit de propriété, et tente d’instaurer une rationalité juridique dans un domaine technique et complexe, et dans un contexte souvent compliqué par la guerre, l’instabilité, et les régimes de facto et de jure d’exception.

Tout d'abord, en matière de planification urbaine, la jurisprudence a joué un rôle de régulateur en clarifiant la portée des instruments à la disposition de l'Administration. Le Conseil d'État a ainsi précisé le régime juridique des documents d'urbanisme, en distinguant les schémas directeurs non opposables des plans de détail créateurs de droits, et a surtout encadré la portée des procès-verbaux du Conseil Supérieur de l’Urbanisme (CSU), affirmant leur caractère obligatoire mais temporaire. Le juge s'est également imposé comme un garant des procédures, notamment en commençant à intégrer les préoccupations environnementales et en sanctionnant l'absence d'étude d'impact pour les projets d'alignement. Enfin, sur la question cruciale de l'indemnisation, il a précisé les contours de l'exception au principe de non-indemnisation des servitudes d'urbanisme, en faisant évoluer la notion de servitude non aedificandi vers une protection plus efficace des propriétaires fonciers, mais qui a le désavantage de rendre beaucoup plus onéreuse la planification urbaine.

Ensuite, concernant l'aménagement urbain, le juge administratif a renforcé son contrôle sur l'action opérationnelle de l'Administration. Un de ses apports les plus significatifs en la matière est l'application de la théorie du bilan coûts-avantages en matière d'expropriation de droit commun, telle que dégagée par son homologue français, lui permettant ainsi de censurer des projets disproportionnés en pesant concrètement leurs avantages face à leurs inconvénients (atteinte à la propriété, impacts environnementaux, etc.). De plus, l'analyse jurisprudentielle de l'expropriation par alignement met en lumière la règle du "quart gratuit", une spécificité libanaise d’inspiration ottomane permettant à l'administration de s'approprier gratuitement 25% d'un terrain pour des projets routiers. Concernant le lotissement, la jurisprudence a précisé le régime de l'autorisation préalable délivrée par la Direction Générale de l'Urbanisme. Le juge a également statué sur l'incorporation gratuite des routes et jardins issus de ces opérations dans le domaine public, en contrôlant les motifs d'intérêt général invoqués par l'administration. Enfin, pour le remembrement, qui est une réorganisation foncière plus attentatoire à la propriété privée, l'apport du juge a permis de clarifier les conditions de recevabilité des recours contre les décrets lançant ces opérations et a posé des principes pour protéger les droits des propriétaires face à des modifications ultérieures des règles d'urbanisme.

Enfin, dans le domaine de l'autorisation urbaine, qui constitue le contentieux le plus abondant, le Conseil d'État a défini un cadre jurisprudentiel précis pour protéger les droits du pétitionnaire et des tiers. Il a constamment défendu la compétence de principe du président de la municipalité, tout en admettant le pouvoir de substitution de l'autorité de tutelle dans certaines hypothèses. La jurisprudence a également connu une évolution notable sur l'intérêt à agir des tiers, passant d'une acception très large à une exigence plus stricte où le requérant doit démontrer une atteinte directe, afin de lutter contre les recours abusifs, et ce en suivant les tendances récentes de son homologue français.

L’analyse jurisprudentielle révèle que le Conseil d’État libanais est bien plus qu’un simple arbitre de la légalité. Il est un véritable juge-administrateur, qui, par son pragmatisme et sa créativité, a su introduire de la cohérence, de la prévisibilité et de l'équité dans un droit de l’urbanisme fragmenté. Toutefois, cet activisme judiciaire, bien que nécessaire, ne saurait se substituer indéfiniment à une réforme législative d’envergure. Les solutions jurisprudentielles, aussi ingénieuses soient-elles, ne peuvent résoudre les problèmes structurels de l'urbanisme libanais, tels que l'étalement urbain ou l'absence d'une planification territoriale intégrée. Ce mémoire souligne ainsi l'urgence pour le législateur de bâtir un cadre juridique moderne, efficace et durable.

En définitive, le défi majeur ne réside peut-être pas tant dans l'obsolescence des textes que dans leur inapplication et la faiblesse structurelle de l'État de droit au Liban. Faire prévaloir la règle de droit sur le fait accompli est donc l'horizon indispensable pour que l’édifice jurisprudentiel bâti par le juge puisse enfin fonder un urbanisme sain, juste et durable.

 

Mémoire L'apport de la jurisprudence du Conseil d'Etat au droit de l'urbanisme libanais

 

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